L'éco-anxiété se manifeste rarement par un manque de connaissances. Elle s'installe plutôt par un sentiment d'impuissance : savoir beaucoup, se sentir responsable de tout, ne plus voir où son action compte. Voici ce que la Gestalt et des années d'accompagnement m'ont appris sur cet épuisement écologique et sur la façon d'en sortir, à partir d'un outil simple, les trois zones d'influence.
Table des matières
D’où j’écris
Un de mes premiers cadeaux a été une encyclopédie. Puis un abonnement à Sciences et Vie. Mes parents me laissaient regarder les reportages de Cousteau et beaucoup d'autres après. J'avais déjà la conscience très jeune que concernant le climat le pire était à venir. Année après année, la phrase a pris tout son sens.
Nous avons tous notre part dans cet écosystème qu'est la Terre, moi y compris.
Ce que j’entends en séance sur l’éco-anxiété
Les personnes qui me parlent de leur angoisse climatique ne manquent pas d'information. C'est souvent l'inverse. Elles suivent les rapports, elles connaissent les ordres de grandeur, elles ont lu plus que la moyenne. Ce qui les épuise n'est pas l'ignorance. C'est l'écart permanent entre ce qu'elles savent et ce qu'elles se sentent capables de faire.
L'éco-anxiété n'est pas une maladie de la lucidité. Je la vois plutôt comme le signe d'une confusion entre ce qui nous préoccupe et ce sur quoi nous avons réellement prise. Cette confusion se travaille.
Les trois cercles : contrôle, influence, préoccupation
La Gestalt m'a appris que nous nous épuisons souvent à vouloir agir sur ce qui nous échappe. Je le vois auprès de mes clients individuels comme dans les collectifs que j'accompagne. Face aux crises climatiques, politiques ou industrielles, il est utile de distinguer trois cercles.
- Au centre, la zone de contrôle. Ce qui dépend directement de nous : notre corps, nos actes, nos choix, ce que nous disons.
- Dans la deuxième circonférence, la zone d'influence. Ce que nous pouvons influencer : des très proches comme la famille, une équipe, un voisinage, une entreprise, une association, des élus locaux.
- En dehors des précédentes, la zone de préoccupation. Ce qui nous préoccupe mais nous dépasse largement et que nous ne pouvons pas influencer : géopolitique, multinationales, décisions nationales, état global du climat.

Le travail consiste d'abord à savoir dans laquelle on se trouve.
Là où l’éco-anxiété s’installe
La tendance que l'on a est de faire rentrer la zone 3 ou la zone 2 dans la zone 1. C'est là qu'on est submergé. On perd de sa capacité à choisir, à décider. On perd sa responsabilité ou on donne trop de poids à la responsabilité des autres.
Deux mouvements se produisent alors. Je les observe régulièrement. Certaines personnes portent tout : elles se rendent responsables de l'état du monde, surveillent chacun de leurs gestes, s'en veulent d'un trajet en voiture. D'autres lâchent tout : puisque rien de ce qu'elles font ne pèse à l'échelle du problème, autant ne rien faire. Les deux mouvements viennent du même endroit, une zone de contrôle devenue illisible.
Pourquoi en savoir plus ne soulage pas
« On doit faire preuve de plus de pédagogie encore. » La phrase revient partout. Croire que le manque d'information est la cause principale de l'inaction est pourtant une erreur bien documentée. Ajouter des données ne provoque pas de changement de comportement massif. C'est un des fails des approches écologiques, mais aussi dans d'autres domaines. La transformation digitale et l'IA, que je connais très bien, fonctionnent exactement pareil.
Sur le plan personnel, la conséquence est directe. Chercher encore plus d'information quand on est déjà angoissé, c'est presque toujours nourrir l'angoisse sans augmenter d'un gramme sa capacité d'agir.
Il existe par ailleurs un trou, un saut psychologique, entre « je veux réduire mon empreinte carbone » et le moment où je me mets en action. Ce saut dépend beaucoup de l'environnement et du niveau de friction : effort à fournir, temps, coût. Les habitudes, les normes sociales et les contraintes matérielles comptent aussi. Autrement dit, l'écart entre vos intentions et vos actes n'est pas d'abord un défaut de volonté. C'est une question de conditions.
Culpabilité écologique : une partie de la charge ne vous appartient pas
La surresponsabilisation individuelle existe dans les entreprises comme dans la société. L'idée est de faire peser la charge morale sur celui qui est en bout de chaîne. Le tri, le recyclage par exemple. De fait, les acteurs qui produisent se déresponsabilisent du traitement des déchets par exemple. Il n'y a qu'à voir le poids des poubelles pour s'en rendre compte. Ils se déresponsabilisent sur les textes de loi ou sur les consommateurs. L'exemple récent de la filière de la consigne en est un cas d'école.
Cela n'enlève rien à la responsabilité individuelle, qui reste primordiale. Mais reconnaître cette asymétrie soulage une chose précise : une partie de la culpabilité que vous portez a été déposée là par d'autres, délibérément.
Sortir des chiffres lointains pour revenir au proche
Les chiffres abstraits sur 2050 ou +4 °C échouent à mobiliser parce qu'ils dépassent notre capacité de représentation. Nous avons plus de difficulté à nous représenter émotionnellement les phénomènes lointains, abstraits, graduels et systémiques. Nous avons une représentation cognitive très locale du monde, by design : forêt, savane, île, quartier, petit village.
Pour l'anxiété, l'effet est double. Le lointain abstrait angoisse sans jamais permettre d'agir. Il faut donc revenir à des choses plus proches de ce que le cerveau sait appréhender, en partant de faits déjà présents et ancrés dans le quotidien : le cours d'eau local qui va s'assécher, la chaleur dans le quartier, l'arbre qui manque devant l'école. Pas des prophéties d'un futur apocalyptique, collapsique ou dystopique. Un récit, c'est comme une pièce de théâtre : des acteurs, des relations, des unités d'action, de temps et de lieu.
Sortir de l’impuissance : revenir dans sa zone d’action
Le premier mouvement n'est pas d'agir. Il est de reconnaître la situation telle qu'elle est, y compris ce qui ne dépend pas de nous. La reconnaissance de ce qui est précède l'acceptation, qui est le premier levier du changement. Tant que la zone de préoccupation est vécue comme un échec personnel, aucune action ne paraît suffisante.
« Si tu veux changer le monde, commence par toi-même. » Gandhi
Ensuite seulement vient la question utile. Au lieu de se demander « que puis-je faire seul à mon niveau contre cela ? », une question plus féconde est « où puis-je exercer une influence concrète, avec qui et sur quoi ? ». La première question n'a pas de réponse et épuise. La seconde en a toujours au moins une.
C'est là que le collectif devient central. Ce que je constate en accompagnant des groupes, c'est qu'on gaspille beaucoup d'énergie à renégocier des normes en passant par l'individuel. Dans mon voisinage, j'ai expérimenté la chose : les règles se diffusent bien plus facilement quand on les fait circuler dans les collectifs. La conformité sociale a aussi ses bienfaits. Sur un sujet qui m'est cher, les cancers des enfants, le regroupement de dizaines d'associations a fini par influencer la loi dans le bon sens. Aucune de ces associations n'aurait pesé seule. La recherche va dans le même sens : participer à des actions collectives est associé à moins de symptômes dépressifs chez les personnes touchées par l'anxiété climatique.
L'action individuelle retrouve alors du sens, non comme un geste de pureté morale, mais comme un point de départ qui s'inscrit dans un collectif. C'est aussi une façon d'aborder l'éco-anxiété autrement que par la sidération.
Questions fréquentes sur l’éco-anxiété
L’éco-anxiété est-elle une maladie mentale ?
Non. L’éco-anxiété n’est pas un trouble mental reconnu en tant que tel (elle ne figure ni dans le DSM-5 ni dans les classifications internationales CIM-10/CIM-11). Il n’existe pas non plus de définition médicale unanimement admise. Les praticiens qui reçoivent ces demandes considèrent qu'il s'agit d'une réaction normale à une menace réelle. Cela n'empêche pas qu'elle puisse devenir invalidante quand elle s'installe, avec des troubles du sommeil, des ruminations ou un retrait de la vie sociale. C'est alors la souffrance qui se traite, pas la lucidité.
Que faire quand on se sent impuissant face au climat ?
Commencer par trier ce qui relève de votre zone de contrôle, de votre zone d'influence et de votre zone de préoccupation. Le sentiment d'impuissance vient presque toujours d'une confusion entre les trois. Ensuite, chercher une action située dans la deuxième zone, celle où vous agissez avec d'autres : un voisinage, une association, une équipe, des élus locaux.
Les petits gestes individuels servent-ils vraiment à quelque chose ?
Pas comme solution au problème global. Personne de sérieux ne le prétend. Ils ont deux autres fonctions. La première, maintenir votre cohérence intérieure, ce qui est loin d'être négligeable quand on souffre d'éco-anxiété. La seconde, servir de point de départ à une action collective. Le geste isolé qui remplace l'action collective est un piège. Le geste qui y mène est un début.
Quand consulter pour de l’éco-anxiété ?
Quand elle déborde du sujet climatique : sommeil dégradé durablement, irritabilité qui abîme les relations, difficulté à se projeter, épuisement militant, décisions de vie prises sous le coup de l'angoisse. Le critère n'est pas l'intensité de l'inquiétude, c'est le retentissement sur votre vie quotidienne.
Et vous, où passe aujourd'hui la frontière entre ce que vous portez et ce sur quoi vous avez réellement prise ?
Quand l'angoisse climatique s'installe durablement, qu'elle pèse sur le sommeil, sur les relations ou sur les choix professionnels, il devient difficile de faire ce tri seul. C'est un travail qui se fait à deux ou en groupe. Si le sujet vous traverse en ce moment, écrivez-moi, nous en parlerons.
