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Reprendre le contrôle de sa vie
Il y a une phrase que j’entends souvent en séance. Elle prend des formes différentes, mais le schéma est le même :
« Je voudrais avancer sur ça, mais je suis trop [anxieux / désorganisé / fatigué / sensible] pour y arriver. »
Pendant longtemps, j’ai traité ça comme une question de confiance en soi. Ou de croyances limitantes. Mais je me suis rendu compte que c’était plus précis que ça — et que cette précision change tout à l’accompagnement. Ce que j’avais appris en psychologie sociale quelques années plus tôt prenait un nouveau sens.
Ce que je vois dans cette phrase, c’est une confusion entre une explication et une excuse.
- L’explication peut être : « je suis fait ainsi, donc j’ai besoin d’outils adaptés ».
- L’excuse, c’est : je suis fait ainsi, donc c’est impossible. La première ouvre. La seconde ferme.

Le lieu depuis lequel on se perçoit
La psychologie a un terme pour décrire où une personne situe l’origine des événements de sa vie : le locus of control, ou lieu de contrôle.
Quelqu’un avec un locus interne pense que ses actions influencent ce qui lui arrive. Quelqu’un avec un locus externe attribue son vécu à la chance, au destin, aux autres, au système.
Ce n’est pas une question de naïveté ou d’optimisme forcé. Un locus interne ne nie pas que certaines choses échappent au contrôle — la conjoncture économique, les décisions des autres, le passé. Il dit simplement : « dans ce qui me reste, qu’est-ce que je peux faire ? »
Ce que je vois en pratique
Deux patterns (schémas) reviennent.
Le premier : la personne externalise tout. C’est son manager, sa famille, l’époque. Elle se perçoit comme subie plutôt qu’agissante, et cette position la soulage à court terme mais l’épuise à long terme.
Le second est plus subtil. La personne s’internalise, mais d’une façon qui paralyse : elle se définit par une étiquette (je suis ADHD, hypersensible, dépressif) et utilise cette étiquette comme frontière. Ce n’est pas du tout la même chose que de se connaître. Se connaître, c’est savoir ce dont on a besoin pour avancer. L’étiquette-frontière, c’est une raison de ne pas démarrer.
Un exercice simple que j’utilise
Quand une personne est bloquée sur un sujet, je lui demande de prendre une feuille et de tracer un cercle d’un diamètre de 10 cm.
A l’intérieur du cercle : ce sur quoi elle a une influence réelle. Ses réactions, son temps, ses limites, ses demandes.
A l’extérieur du cercle : ce qui lui échappe. Les lois, le passé, les opinions des autres, les décisions de tiers.
Ensuite, on regarde ensemble : est-ce que toute l’énergie va vers le centre ? Est-ce que l’extérieur du cercle est vide, ou juste non exploré ?
La plupart du temps, la partie centrale n’est pas vide. Elle est juste intimidante.
Ce que ça change pour moi en tant qu’accompagnant
Ce cadre m’est utile au-delà de mes clients. Il me rappelle que je contrôle ce que je propose, la qualité de ma présence, la rigueur de mon cadre. Je ne contrôle pas ce qu’ils font de la séance une fois la porte fermée.
Cette distinction — facile à énoncer, difficile à intégrer — m’évite de porter la responsabilité de leur transformation.
Et paradoxalement, elle me rend plus utile : quand je ne suis pas dans l’attente de leur progression, je suis plus libre d’être vraiment là.
Pour finir
Je ne pense pas que le locus de contrôle soit une question de volonté ou de positivisme. C’est une compétence. Elle se travaille. Et elle commence souvent par une question très simple, que l’on peut se poser à n’importe quel moment de blocage :
Dans ce qui m’échappe complètement, dans ce que je ne peux pas changer aujourd’hui — est-ce qu’il reste un tout petit endroit où je peux encore agir ?
Presque toujours, il en reste un.
